L E   P O U R V O Y E U R   

V I N I C O L E

P I E R R E - A R M A N D   B L A N C O

A Pierre-Armand, la vie n’aura légué d’autre possibilité que d’épouser le regain. L’entreprise familiale Bourgogne Vins est devenue, sous sa coupe, Héritage Bourgogne : parce que les vins de Bourgogne sont un héritage culturel, sans doute ; plus encore, peut-être, parce que du métier de ses parents il fit le sien. Avant les clefs du commerce, Jocelyne et Roger lui cédèrent leur passion et leur savoir. Pierre-Armand avait d’ores et déjà commencé d’explorer de nouveaux territoires, de nouveaux terroirs, soucieux tout à la fois du développement commercial de l’entreprise et d’assouvir sa curiosité, avant que ses parents ne fussent enfouis dans ce sol qui leur donnait ses vignes, et leur joie. Depuis lors, le regain n’est plus pour lui une option mercantile : c’est un devoir, rude comme les circonstances. Un devoir de printemps. 

Cet homme débonnaire ne parvient à l’être qu’en raison de son stoïcisme et de sa stupéfiante robustesse : il est ce ceps malmené que le vent tourne, que le gel glace, que les hommes exploitent et qui, tout en fouillant la roche et la terre par en-dessous, tend bravement vers le ciel, le poing vengeur d’une grappe sanguine. C’est ceci que sentent et reconnaissent les vignerons à qui il rend visite ; c’est aussi, certainement, cette curieuse et paradoxale association de confiance et de défiance dont il fait montre : elles ne sont, toutes deux, que les deux faces d’une même pièce : cette pièce est son goût, fin et tranché, porté par une mémoire intacte des vins débouchés et bus ; laissés de côté, parfois, jusqu’au lendemain : « pour voir ».  

C’est un pragmatique. Pierre-Armand se tient loin des discours politiques quant au vin ou à la gastronomie. Si son palais est de dentelle, sa langue n’est pas de bois : goûter n’est pas adouber ; il est crucial de savoir penser et dire : ceci n’est pas bon – après un temps d’examen raisonnable, après autant de réitérations que nécessaire. Si le vin est bon, le vigneron est sérieux. S’il est sérieux, il faut lui faire confiance ; et admettre, enfin, qu’aucun vin ne saurait être universel, ni ne saurait être un simple effet de la mode. En sorte qu’un vin n’a de vérité qu’immédiatement esthétique : son parfum, son goût, son apparence, son toucher sont autant de critères nécessaires et suffisants de son appréciation : son terroir, le travail de vinification dont il est issu, viennent ensuite ; le caractère sympathique ou non du vigneron, sa démarche politique, ne sont certes pas éléments négligeables en eux-mêmes : mais ils le deviennent s’ils sont pris pour pierres de touche du plaisir de déguster. Qu’importe le flacon : on ne boit pas les étiquettes. 

Conscient des prix parfois faramineux qu’atteignent les vins, et en particulier de Bourgogne, son argumentaire commercial est implacable : en tant que restaurant, je dois vous permettre de vous offrir une bouteille sans que ce simple geste – de bon sens, dirait Pierre-Armand – ne vienne grever votre repas du poids de notes trop salées. Le vin ne saurait être l’otage, répète-t-il à l’envi, des ratios commerciaux : Pierre-Armand n’apprécie, en termes de notes salines, sans doute que celles d’un Chablis. Il cherche, tout autour de sa maison bourguignonne, et jusque dans toute l’Europe, ces vins qui vous satisferont pleinement parce que rien, en eux, n’évoque l’esbroufe, ces vins à la fois amples et droits, « intenses mais sans aspérités », comme aimait à le dire son père Roger. 

Il me rêve comme un lieu de confiance, sans affectation, où l’on n’achète que ce pour quoi on est venu. Il sait, de la cuisine de Benjamin, qu’elle suscite cette même confiance qu’il cherche sempiternellement à nouer avec le travail des vignerons qui lui paraissent la mériter. Le stoïcisme est affaire de bons vivants et, de ces derniers, il me voit comme un repaire : puisse-t-il dire vrai ! Pierre-Armand, sensible au temps qui passe et qui fabrique du passé avec des restes d’avenir, se plonge souvent dans les eaux courantes des montagnes, des collines. Dans ce flux qui s’éloigne, il éprouve la marche lente et déterminée de sa vie, mouvante, mais au cours de laquelle certains instants se figent, tels ceux du Lac d’un Lamartine : les instants esthétiques, qui offrent l’illusion d’une fugace permanence. Boire un bon, un grand vin, interrompt la chaîne du temps parce que celui-ci vous offre une vitalité qui contredit toute décadence ; à l’inverse, un mauvais breuvage, un mauvais repas, diminue votre être, abîme votre conscience, fatigue votre corps. Pierre-Armand est l’adorateur, l’importateur et le gage, pour vous, de la plus douce authenticité.

Photographie © Jules Azelie 

Textes © Virgile Deslandre